Pouvons-nous dire, comme Frédéric Lordon, que nous en sommes rendus à l’alternative entre fascisation et insurrection boueuse ? Si on regarde l’actualité récente ou les tendances de long terme avec la même lucidité que lui, on est bien obligé d’en convenir : l’avenir est sombre. Pourtant, j’ai un peu plus d’espoir que lui. Commençons par clarifier un point : certes le mot gauche a été corrompu et la plupart de ceux qui s’en réclament aujourd’hui sont autant de gauche que la Corée du Nord est une république démocratique populaire. Pour autant, le clivage gauche-droite, quel que soit son nom, reste le clivage structurant tous les autres. C’est celui de la démocratie contre l’ordre des dominants. Appelez-le lutte des classes, appelez-le comme vous voulez, à la fin on en revient toujours à ça. Ce qui nous amène à la question de ce qu’il reste à gauche.

A gauche, il faut bien reconnaître qu’il n’y a plus grand-chose. Le parti socialiste n’est pas plus socialiste que le PCF n’est communiste. Les écologistes (à savoir Jadot, médiatiquement intronisé comme le seul d’entre eux) ne sont écologistes qu’à travers l’UE (c’est même dans leur nom), c’est-à-dire autant écologistes qu’un lobbyiste de chez Total. Il reste des groupuscules et la France Insoumise. Les premiers sont invisibles et la seconde souffre de deux maux. De l’extérieur, les médias et les autres partis politiques (y compris des groupuscules portant des rancunes personnelles) ne ratent pas une occasion de taper dessus. Ce pourrait être un atout dans un climat politique différent ou avec une structure médiatique différente mais à force de taper sur un clou, il rentre. La voilà donc condamnée à l’islamo-gauchisme et à l’étiquette anti-flic, bref à être le parti du désordre. Le deuxième mal, c’est qu’en interne un certain nombre d’apparatchiks (Guiraud, Coquerel, Autain, …) ne font rien pour arranger les choses : à la poursuite de postes (élections européennes et régionales) ou de gloire de plateau, chacune de leurs interventions enfonce le mouvement dans sa propre caricature.

Y a-t-il encore quelque chose à y sauver ? Oui car beaucoup de travail a été mené. L’insurrection Gilet Jaune a laissé des traces qui ne sont pas près de disparaître. Oui car Mélenchon, bien entouré, en campagne, est capable du meilleur. Sa campagne de 2017, prodigieuse à bien des égards, n’est sans doute pas pour rien dans l’émergence des Gilets Jaunes et des thèmes que ceux-ci ont porté (dégagisme, justice fiscale, justice sociale, constitution). Quoi qu’on en pense, il faut au moins se contenter de ne pas taper sur la seule force macroscopique à peu près convenable qu’on ait à disposition. D’autre part la base des partis traitres (PS et PCF en tête) sait sans doute reconnaître qu’on les prend pour des serpillières à (feu) Solferino et place du colonel Fabien mais ils sont prisonniers des querelles d’appareil et des intérêts de leurs cadres.

Symétriquement à droite, c’est l’explosion. Le bloc LREM-LR-FN ne fait plus qu’un, comme dit l’autre, et se permet tout. Xavier Bertrand propose des mesures anticonstitutionnelles (peines rétroactives) sans qu’un journaliste le reprenne, Darmanin porte plainte contre une candidate adverse à la demande des syndicats de police d’extrême-droite, le RN veut généraliser le mandat de dépôt, les syndicats de police font carrément pression sur l’assemblée et la justice. La réalité, c’est que de Sarkozy en Valls en Macron, la fenêtre d’Overton a terriblement glissé à droite. On peut désormais se permettre toutes les outrances à droite pendant qu’à gauche, le moindre propos sérieux est assimilé au goulag et aux chaussures grises. C’est d’ailleurs étonnant (et c’est sans doute un signe d’époque, la situation inverse ayant prévalu assez longtemps), que le nazisme soit devenu une borne supérieure inatteignable à droite (certains vont carrément jusqu’à douter que les nazis aient pu être de droite), pendant que le stalinisme est le bassin d’attraction de toute politique de gauche, irrémédiablement atteint en quelques jours dès la première mesure fiscale. D’un côté, on n’atteindra jamais Treblinka, donc on peut aller autant qu’on veut dans cette direction, on ne risque rien. De l’autre il est bien clair qu’on aurait des goulags et les grandes purges quasi-instantanément. D’un côté, le mal absolu (mais esthétisé à outrance) nous empêche de penser la glissade autoritaire et antidémocratique puisqu’on n’y est pas, de l’autre le destin irrémédiable de la gauche : les chaussures grises et l’Holodomor. Il y aurait à dire sur l’esthétique des nazis dans les productions culturelles. Toujours beau, mécanisés, intelligents, déterminés, si bien qu’on les voit toujours en se disant que c’étaient des ordures, mais au moins des sacrés types. Pour un peu on les regretterait. De même, le capital, même veule et corrompu est toujours beau. On a droit aux beaux bateaux, aux beaux avions, aux œuvres d’art, et tout ceci fait oublier la violence qui le permet. A l’autre bout du spectre les communistes sont toujours violents, paranoïaques, mal équipés, moches en un mot. Cela transpire dans le discours politique et se transmet jusqu’à l’inconscient populaire. C’est probablement ce que la macronie nous aura laissé de pire : l’impossibilité de penser et l’impossibilité de débattre. En détruisant le langage (gorafisation), l’art (devenu marchand), l’esthétique et l’histoire (devenues politiques — Giselle Halimi en témoigne), ils ont aussi détruit le dialogue, c’est-à-dire le cadre qui permet la démocratie. S’il est devenu évident en décembre 2018 que nous n’étions plus dans ce régime, il me semble qu’aujourd’hui nous sommes déjà entrés dans autre chose. Un moment politique où toutes les apparences sont sauves (modulo répression policière), mais où plus rien ne nous rattache à la démocratie, pas même la possibilité d’exposer des idées.

A minima, il faut donc se contenter de rouvrir la fenêtre d’Overton à gauche. Rester dans le consensus mou nous contraint à jouer avec les règles de l’adversaire et dans le cadre qu’il nous impose : le cadre propriétaire. C’est là que se joue vraiment le clivage et c’est là-dessus qu’il faut jouer pour sortir du cadre. Une campagne présidentielle peut servir au moins à ça, et ce genre de choses peut la rendre gagnante : quelles bornes voulons-nous placer à la propriété privée ? Aucune, comme aujourd’hui, où les actionnaires décident souverainement du destin des hommes ? Ou pouvons-nous considérer que la propriété s’arrête là où commence celle des autres (et donc aussi celle de la société) ? Robespierre en avait fait un magnifique discours qui peut être réactualisé et adapté à l’époque.

Généralement, quand on met en cause la propriété, les gens s’imaginent qu’on va collectiviser leur appartement ou leur pavillon. Mais personne ne parle de ça (même s’il serait de bon ton de réquisitionner les appartements vides de l’avenue Foch par exemple). Il s’agit de considérer que la propriété privée ne peut pas être extensible à l’infinie ni donner un droit seigneurial aux actionnaires. Ceux-ci s’échangent les parts de société (et donc le destin des hommes) comme les princes s’échangeaient les provinces avec leur population. Tout ceci se décide démocratiquement, mais je crois qu’une majorité favorable à la limitation de ces droits serait facile à trouver. Lordon veut un Mélenchon communiste, j’en veux un qui ouvre le champ politique et casse le cadre affreux dans lequel on se fait enfermer cliquet après cliquet. Au fond, c’est la même chose.

En tout cas il s’agit d’ouvrir le cadre, et ne pas hésiter à le faire franchement. Le seul sens qu’on pourrait trouver à une candidature communiste en 2022, c’est qu’elle soit communiste. Problème : elle ne l’est pas. C’est donc à d’autres qu’il appartient de tenir ce rôle pour en faire, sinon une initiative gagnante, au moins les germes qui permettront à l’insurrection à venir de ne pas être boueuse. Pour cela, il faut s’appuyer sur tout ce qui existe, et beaucoup de choses sont apparues depuis 3 ans. Des groupuscules politiques, des laboratoires d’idées (Intérêt Général, Nos Services Publics, X-Alternative, …), des associations (Les Infiltrés, Vous n’Etes Pas Seul, …), des groupes Gilets Jaunes, etc, toutes ces choses sont apparues à gauche en réaction à Macron comme apparaissaient les tribunes de militaires et les syndicats de police à droite. Pour ne pas laisser gagner les seconds, il faut s’appuyer sur les premiers en tenant sa ligne politique avec une rigueur de fer. Être le parti de l’ordre (puisque les idées qui nous gouvernent depuis 40 ans sont celles du désordre), le parti des intellectuels (de meilleure consistance que Zemmour ou Naulleau), celui des cadres (abandonnés à la seule question de la productivité), celui des gilets jaunes (qui méritent une loi d’amnistie et l’ouverture de certains procès), celui des bases syndicales, celui des ouvriers. Tous ces groupes aujourd’hui épars ne se rallieront que derrière des principes et un horizon émancipateur, pas derrière des réunions d’étiquettes et de chemises sur des corps vides.

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